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L’altérité
28 avril, 2011, 21:23
Classé dans : plus ou moins philo

Le génome humain est constitué de 30 000 gènes. La différence génétique entre un homme et un chimpanzé est de 1% à 2%. Entre les hommes, la diversité génétique est de 0,1%. On arrive donc dans l’ADN à retrouver la « race » de quelqu’un à partir de ce 0,1%. Mais un homme bien sûr ne se limite pas à ses gènes. La biologie n’est qu’une réduction de l’humain. La construction génétique est d’ailleurs peu pertinente puisque l’homme du commun ne voit pas les gènes si ce n’est dans un microscope ce qui en général est de peu de portée sur le plan social. Ce que les hommes constatent en revanche, ce sont les différentes formes du visage, la texture des cheveux, la couleur de la peau…

L’altérité est dans un premier temps visuelle « le voir est la première perception de l’être » (Aristote). L’autre a un corps, un visage semblables au mien mais aussi à la fois différents. La manifestation de l’Être par le visage a été analysée avec minutie par le phénoménologue Lévinas. L’autre peut être le noir, l’arabe, l’asiatique mais cela peut être celui qui est d’une culture, religion, nationalité différentes ou d’une orientation sexuelle autre comme l’homosexuel. L’autre peut aussi être de la même race, de la même culture et nationalité, mais être différent uniquement pour être différent comme l’Étranger de Camus. Il semble même indifférent à la mort de sa mère lorsqu’il dit avec détachement : « aujourd’hui, maman est morte », moment qui existentiellement change tout individu. Il ne ressent pas les choses comme tout le monde.

La relation à l’autre, à la différence peut être multiple. On peut éprouver de la curiosité ou de l’attirance pour l’exotique, avoir de la condescendance comme dans le mythe du bon sauvage, du mépris, éprouver un sentiment de supériorité (lié la plupart du temps à une situation économique), tout ceci pouvant aller jusqu’au rejet et même au racisme. Chez les grecs, le barbare c’était l’autre, celui qui ne parlait pas le grec. Le cas de Rousseau est exemplaire de celui qui, n’étant pas considéré dans sa société (en tout cas, à sa juste mesure pour lui) voit le « sauvage » bon et l’homme civilisé comme mauvais. Le regard envers l’autre ne dépend donc que de sa situation. Il y a survalorisation de l’autre et par contrecoup dénigrement de soi et de sa culture, à la mesure de son mal être « Quand nous honorons l’autre, nous nous rabaissons nous-mêmes » (Goethe).

Fuir son chez soi a été le but du voyage et de l’attirance envers l’autre dans lequel on projette tous ses « phantasmes » Depuis longtemps, on sait qu’il est plus facile d’aimer un Tartare que son voisin. La relation envers l’autre est un balancier entre la phrase de Saint Exupéry : « la différence m’enrichit », ce qui est un possible parmi d’autres (l’autre peut aussi vous mettre un coup de couteau) et la vision de Lévi-Strauss pour qui, dans toute rencontre il y a destruction. Lorsque les indiens d’Amazonie ont rencontré l’homme blanc, cela les a détruits (par l’alcool, les maladies, l’écrasement de la modernité…).

La critique de Lévi-Strauss vis-à-vis de l’humanisme chrétien est extrêmement forte. Il récuse la séparation entre l’homme et la nature comme la séparation très chrétienne entre l’homme et le monde animal. L’humanisme occidental qui a été celui de la Renaissance est la rencontre du christianisme (unité du genre humain) et du cartésianisme « l’homme, maître et possesseur de la nature ».

Lévi-Strauss condamne le croisement des cultures, même s’il n’est pas contre une certaine communication. Trop de communication tue les cultures et entraîne l’universalisme, l’homogénéisation.

Comme pour le racialiste Gobineau, avec des raisons différentes, on a donc une condamnation des croisements. Il vaudrait mieux rester chez soi et ignorer les autres que de les connaître trop bien. On retrouve curieusement chez Lévi-Strauss les vieux thèmes antihumanistes des penseurs français comme Barrès ou allemands (comme Heidegger) qui ont célébré l’enracinement et déploré le déracinement. Il est vrai que les textes de Lévi-Strauss ont été écrits avec le constat de la disparition de cultures entières sous l’effet de la modernité.

Patrice GROS-SUAUDEAU


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