La politique en textes !

La philosophie du langage
10 octobre, 2011, 15:29
Classé dans : éducation et enseignement,plus ou moins philo

L’étude du langage s’est très développée au XXème siècle. Il est évident que l’homme ne serait pas ce qu’il est sans cet outil du savoir et cet instrument de communication.

Le langage est un élément très identifiant pour les individus puisque sa maîtrise est l’expression d’une classe sociale, d’une distinction, d’un niveau intellectuel et culturel, d’une séduction, d’un pouvoir,…

Il y a deux façons de l’appréhender, une façon qui se veut « scientifique » comme la linguistique et une autre qui se veut philosophique comme par exemple la philosophie analytique, mais d’autres philosophes sans appartenir à ce courant analytique ont aussi eu une réflexion sur le langage. Nous verrons ces deux approches.

La philosophie analytique a aussi beaucoup insisté sur la logique. Le terme « langage » a pris une extension puisqu’on parle de langage de la musique, du corps comme dans la danse …

Nous garderons ici une définition plus restrictive de Martinet dans « Éléments de linguistique générale » : « Dans le parler ordinaire, le « langage » désigne proprement la faculté qu’ont les hommes de s’entendre au moyen de signes vocaux »

L’antiquité

Platon dans le dialogue « Cratyle » crée une dispute sur le langage : les mots imitent-ils les choses ? Cratyle défend cette idée alors qu’Hermogène soutient la thèse de l’aspect conventionnel du langage. Le signifiant et le signifié ne font pas qu’un. On retrouvera cette question chez les linguistes modernes.

Pour Aristote, l’homme est un animal politique par le langage. Non seulement il permet de communiquer, mais il met en commun des valeurs sociales (bien et mal, juste et injuste, …) ce qui crée la politique. Nietzsche disait : l’idée de vérité commence à deux. La politique commence aussi à deux.

Platon avait aussi vu les limites du langage qui ne peut tout exprimer. Il est déficient pour dire l’être. La vérité est au-delà du discours.

La linguistique

La linguistique se veut une étude scientifique de la langue. Le Suisse Ferdinand de Saussure peut être considéré comme le fondateur de la linguistique moderne.

Saussure distingue le langage de la langue. Le langage est un ensemble de signes pas forcément linguistiques alors que la langue « un tout en soi » possède une cohérence comme par exemple les langues française, anglaise, espagnole, allemande, …

Il faut distinguer la linguistique qui étudie les langues et la sémiologie qui étudie les signes dans la vie sociale, la langue étant elle-même un système de signes.

Saussure fait aussi la distinction entre langage et parole, action individuelle de celui qui parle ou écrit.

La linguistique introduit de nouveaux concepts comme synchronie et diachronie.

La linguistique synchronique décrit une langue à une époque donnée, la linguistique diachronique étudie son évolution historique.

Le signifiant est un ensemble sonore, le signifié est le concept. Le lien entre signifiant et signifié est arbitraire pour Saussure reprenant une controverse d’un dialogue de Platon.

Jakobson et le cercle linguistique de Prague

Jakobson a voulu poursuivre les travaux de Saussure et crée la notion de linguistique structurale.

Un phonème est le plus petit élément d’une langue comme (o, eau, …) « le langage est essentiellement une entité autonome de dépendances internes ou en un mot une structure » (Louis Hjelmslev). Jakobson reprend la définition médiévale du signe. « aliquid stat pro aliquo » (quelque chose qui se tient à la place d’une autre).

Il y a une multiplicité des fonctions du langage : représentative, expressive ou émotive, incantatoire, phatique (c’est-à-dire établir un contact comme allo), poétique (enjolivement des choses), métalinguistique, élaboration de la pensée, …

Pour Chomsky, parler est un acte créateur. La langue a une potentialité infinie de phrases structurellement interdépendantes. « Le langage offre des moyens finis mais des possibilités d’expression infinies ».

Pour le linguiste américain, il y a aussi innéité des mécanismes d’acquisition du langage. L’enfant apprend très rapidement une langue pourtant parfois très complexe. Il existe le langage de la quotidienneté et celui de la réflexion ou de la pensée.

La philosophie analytique

Parallèlement à la linguistique, a existé une philosophie du langage qu’on a appelé philosophie analytique. L’autrichien Wittgenstein expose dans son livre « Tractatus logico-philosophicus » ses réflexions sur le langage. Le langage « représente » la « réalité ».

« La proposition est une image de la réalité. La proposition est une transposition de la réalité telle que nous la pensons » (4.01 – Tractatus). Wittgenstein dira aussi que le langage est une projection de la réalité.

Seules les propositions susceptibles d’être vérifiées possèdent un sens. Il faut garder le silence vis-à-vis de la métaphysique : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ».

On ne peut parler de la réalité que par le langage. Mais le langage travestit la pensée. Il faut donc constituer une nouvelle syntaxe logique. On revient à cette notion ancienne de langage idéal sans failles, sans double sens, sans ambigüités … mais que Wittgenstein ne cherche pas à établir comme Frege. Il en restera à analyser les possibilités du bon fonctionnement du langage.

La pensée de Wittgenstein va évoluer dans les « Investigations philosophiques ». Il n’est plus question de créer un langage logique idéal. Il fait une analyse des jeux de langage comme « Commander et agir d’après des commandements – décrire un objet d’après son aspect – rapporter un événement – faire des conjectures – inventer une histoire – faire un mot d’esprit – solliciter – remercier – prier …»

En fin de compte, Wittgenstein revient à une analyse du langage ordinaire.

En dehors de Wittgenstein, il y a eu bien sûr d’autres philosophes appartenant au courant de la philosophie analytique comme Austin ou Searle.

Pour Austin, le langage n’a pas qu’une fonction descriptive mais il peut être aussi « performatif » quand par exemple quelqu’un répond « oui » au mariage lors d’une cérémonie. Nous avons donc des énoncés performatifs et d’autres constatifs. Les énoncés performatifs « font les faits dont ils parlent » comme par exemple « je déclare la séance ouverte » ou « je vous condamne à six mois de prison ».

Austin continuera d’affiner sa réflexion en distinguant le locutoire, l’illocutoire et le perlocutoire. Le locutoire consiste dans le simple acte d’énoncer. L’illocutoire est l’activité liée à l’énonciation « je te promets de passer ce soir ». Il en résulte une promesse comme le fait de menacer. L’acte perlocutoire est l’effet de la parole : « va te laver les dents ».

Le langage n’a pas été uniquement un sujet d’étude pour les linguistes et ceux qui se réfèrent à la philosophie analytique. Heidegger qui appartient à la philosophie continentale considère le langage comme un accès à l’être. « Le langage est la maison de l’être en laquelle l’homme habite et de la sorte ek-siste, appartenant à la vérité de l’Être dont il assume la garde ». Pour Heidegger, la présence de l’être se manifeste par-dessus tout dans la poésie.

Gadamer qui fut élève de Heidegger a aussi eu des réflexions très pénétrantes sur le langage : « L’être est langue, c’est-à-dire autoreprésentation ».

Le philosophe voit aussi la langue porteuse d’une tradition reprenant en cela une idée d’Humboldt : « la langue reste pénétrée par tout ce qu’ont ressenti les générations antérieures et en a conservé l’empreinte ».

Le langage n’est pas uniquement instrument de la pensée. L’être étant le langage, Gadamer définit la philosophie comme une ontologie herméneutique. Par le langage on dialogue avec les œuvres passées. Une langue est aussi tradition.

En conclusion nous dirons comme Descartes que le langage n’existe que chez l’homme, le seul à inventer des signes et à en avoir une utilisation infinie. La plasticité du langage humain est aussi infinie.

Les animaux ne donnent que des signes exprimant des informations déclenchant des comportements. Le linguiste Benveniste ne voit par exemple chez les abeilles qu’un code de signaux.

Le langage étant pourtant un prodigieux instrument de la pensée, un philosophe comme Bergson refusait l’adéquation entre langage et pensée. Il y a un au-delà du langage. La pensée ne peut totalement s’exprimer par le langage. Il y a par exemple chez Bergson l’intuition. À l’inverse, Hegel a postulé que langage et pensée sont la même chose. Ce qui est flou ne peut faire partie de ce qu’on nomme la pensée. Il restera pourtant toujours l’indicible.

Patrice GROS-SUAUDEAU


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