Le thème du bonheur rejoint celui de la philosophie des origines (amour de la sagesse). Le bonheur est pourtant en contradiction avec ce qu’est devenue la pensée occidentale.
La philosophie a de plus en plus évolué vers le recherche de la vérité ou tout au-moins la spéculation. Elle est devenue questionnement perpétuel d’où il résulte une insatisfaction intellectuelle et une inquiétude. Le bonheur de « L’imbécile heureux » est en opposition avec ce qu’est devenue la philosophie.
« Il n’y a pas de bonheur intelligent » (Jean Rostand)
L’aspect statique du bonheur est peu propice au questionnement. La société occidentale est imprégnée de culture chrétienne. Le christianisme a une vision pessimiste du monde temporel.
Le bonheur est au-delà. Pour le christianisme, l’homme grandit, se métamorphose dans la souffrance. Lénine avait aussi fait le rapprochement entre pensée et souffrance : « il y a ceux qui pensent parce qu’ils souffrent et ceux qui souffrent parce qu’ils pensent ».
Le Chrétien est une conscience malheureuse comme le soulignait Hegel. L’antiquité grecque comme nous le verrons ne connaissait pas ce déchirement.
Le bonheur peut se définir comme un état de plénitude. Il sera très difficile de définir le bonheur, notion aussi subjective en plus des souffrances auxquelles tout homme ne peut échapper (maladies, accidents, mort des êtres chers…).
Aristote
L’eudémonisme est une doctrine pour laquelle le bonheur est la finalité de notre action. Pour Aristote le bonheur est la vie contemplative.
Cette conception se trouve dans l’Ethique à Nicomaque. Le bonheur doit être en accord avec la raison et la
vertu.
« Cette activité (contemplative) est par elle-même la plus élevée de ce qui est en nous, l’esprit occupe la première place, et, parmi ce qui relève de la connaissance, les questions qu’embrassent l’esprit sont les plus hautes… Ce qui est propre à l’homme, c’est donc la vie de l’esprit, puisque l’esprit constitue essentiellement l’homme. Une telle vie est également parfaitement heureuse ». Ethique à Nicomaque
Au final, il y a chez Aristote une valorisation de l’intellect tout en tenant compte des besoins matériels.
Le point commun d’Epicure avec Aristote est l’eudémonisme. Mais les moyens diffèrent. Epicure accepte les plaisirs mais pas n’importe lesquels et de façon retenue. Le bonheur est dans la paix de l’âme. Epicure appelle cet état « ataraxie ».
Seuls les désirs naturels et nécessaires sont dignes d’être reconnus selon le philosophe. On a donc un bonheur mesuré ce qui le distingue de l’hédonisme, ce dernier voit dans le plaisir la finalité ultime.
Il y a une modération des plaisirs chez Epicure.
« Quand nous parlons du plaisir comme d’un but essentiel, nous ne parlons pas des plaisirs du noceur irrécupérable (ou de celui qui a la jouissance pour résidence permanente… car ni les beuveries, ni les jeunes garçons ou les femmes dont on jouit, ne sont la source d’une vie heureuse. ».
Le Stoïcisme
Les plus connus sont Sénèque, Epictète et l’empereur Marc-Aurèle ; pour les stoïciens, il faut rester libre et maître de ses idées.
« Le bonheur ne consiste point à acquérir et à jouir, mais à ne pas désirer car il consiste à être libre ». (Epictète)
Il y a une sorte de philosophie orientale à accepter l’ordre divin, c’est-à-dire l’ordre actuel. Il faut de plus éliminer les passions.
Spinoza
On retrouve l’eudémonisme. Le bonheur résulte du désir qui est l’essence de l’homme.
Chez Platon, il y avait adéquation entre le bien, le vrai, le beau, la raison. Spinoza y ajoute le bonheur.
Toute son œuvre peut être comparée comme une recherche du bonheur. L’éthique veut rendre possible la liberté et le bonheur. La joie parfaite est appelée « béatitude ».
L’éthique spinoziste s’oppose à la conception chrétienne. Le but de la vie est d’être heureux. En tout cas, seul l’homme libre peut être heureux, ce qui semble contradictoire avec la conception spinoziste de la liberté qui n’existerait pas, mais chez Spinoza être « libre » est se connaître. Il reste toujours un reliquat de liberté.
Kant
L’éthique kantienne définit le bonheur comme secondaire. Ce qui compte au-dessus de tout est la morale universelle. Il y a donc l’impératif catégorique à respecter. « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. ».
« La morale n’est donc pas, à proprement parlé la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre dignes du bonheur » (Kant, Critique de la raison pratique)
Si Kant reconnaît le désir de bonheur des hommes, il n’est pas un philosophe du bonheur mais de la morale.
Nietzsche
Pour Nietzsche, l’homme doit sortir des illusions.
« Bonheur : le sentiment que la puissance croît, qu’une résistance est surmontée » (FN). Le bonheur est par delà bien et mal. Est-ce bien tout ce qui favorise la vie ? et mauvais tout ce qui la contrarie ?
Nietzsche s’oppose à toutes les morales qui n’ont fait que nier la vie comme le christianisme, le bouddhisme,
et qui n’ont abouti qu’au nihilisme, le socialisme en étant un prolongement. Les morales traditionnelles n’ont
fait-que mépriser la sexualité et le plaisir et fait l’apologie des passions tristes.
Les utilitaristes anglais (Bentham, Mill)
Bentham : sa doctrine peut se résumer ainsi « le plus grand bonheur du plus grand nombre »
La pensée utilitariste est individualiste. Les individus estiment leurs intérêts en tenant compte du plaisir et de la peine. Ils cherchent à maximiser leur bonheur.
Chez Bentham, l’Etat est nécessaire pour garantir le respect des libertés individuelles et assurer le bonheur collectif. L’Etat doit être plouto-démocratique. Dans la conception utilitariste du bonheur chez Bentham, il y a une adéquation entre ce dernier et l’économie.
Mill reprendra l’utilitarisme de Bentham, mais il mettra plus l’accent sur la qualité des plaisirs que sur la quantité. Dans le prolongement d’Aristote, il donnera plus d’importance aux plaisirs de l’esprit qu’à ceux du corps. Mill défend aussi un utilitarisme altruiste à la différence de celui de Bentham qui est égoïste.
Freud, Reich, Marcuse et le freudo-marxisme
Avec les utilitaristes anglais, nous avons déjà vu l’association du bonheur avec la politique et l’économie.
Nous avons avec Freud et le freudo-marxisme de Reich et Marcuse un pansexualisme. Le bonheur est lié à la sexualité et sa réalisation dans une société plus ou moins répressive.
Pour Freud, le bonheur est impossible car l’homme vit entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Pour qu’il y ait une civilisation, il faut une part de répression des instincts qui aboutit à un certain refoulement chez l’homme. Les pulsions réprimées peuvent être sublimées mais il restera toujours une insatisfaction.
Reich politisera le bonheur et la sexualité. Pour lui, la sexualité est réprimée par la société capitaliste. Le psychiatre autrichien relie la répression sexuelle aux exigences économiques du capitalisme. Cette répression sexuelle engendre des névroses, et favorise la soumission. Cette répression se trouve essentiellement au sein de la cellule familiale bourgeoise. La famille et l’école apprennent la soumission à l’autorité. Pour Reich et le freudo-marxisme, il faut abattre le capitalisme.
Marcuse
Cohn-Bendit, leader de 68, a reconnu que personne ne l’avait lu parmi les étudiants ce qui ne les empêcha pas de s’y référer.
Marcuse refuse la thèse de Freud dans « Malaise de la civilisation ». Il réfute le principe de réalité que Freud utilisait pour justifier la répression des instincts et ainsi construire la civilisation.
Il considère que si cela a été nécessaire, l’homme doit dépasser ce stade et accepter d’accomplir sa sexualité. On appellera cela la libération sexuelle. Ce courant soixante-huitard semble moins à la mode vu le nombre très important de revues féminines actuelles où les articles sur la sexualité sont omniprésents et sans tabou. Les thèses de Marcuse dans les années soixante étaient encore révolutionnaires.
Conclusion
Schopenhauer écrivait que l’homme évoluait entre la souffrance et l’ennui, mais l’ennui est aussi une forme de souffrance. Comme dans le bouddhisme, il prônait le renoncement ce qui rejoint le stoïcisme.
Le bonheur deviendrait donc défini en négativité : ne pas souffrir. Le bonheur n’est qu’une illusion ou alors une somme de petits moments transitoires. L’homme, selon Pascal, est incapable de bonheur sinon se noyer dans le divertissement et oublier la mort. On a assisté aussi à un phénomène de politisation du bonheur. Certains courants politiques ont voulu instituer le bonheur comme le communisme qui voulait installer le paradis sur terre. De façon pragmatique, le paradis s’est parfois transformé en enfer.
Le bonheur a aussi été analysé de façon biologique comme l’a fait le neuropsychiatre Cyrulnik, ce qui a eu comme conséquence une médicalisation du bonheur. Il ne dépendrait que de nos glandes et de nos sécrétions hormonales.
Le concept de bonheur s’est aussi laissé envahir par la sexualité et la psychanalyse.
Le sentiment de bonheur est souvent rétrospectif ; c’est lorsqu’on rencontre le malheur qu’on découvre le bonheur passé.
Patrice GROS-SUAUDEAU
Laisser un commentaire
Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.




