Lorsque l’on observe le nombre de penseurs, scientifiques, inventeurs, musiciens, artistes de toutes sortes, poètes, écrivains… qui ont existé en Occident, la quasi-totalité étant constituée de mâles blancs qu’on cherche maintenant à mettre plus bas que terre, on peut se poser la question pourquoi ici et moins ailleurs ?
La culture occidentale a-t-elle favorisé l’épanouissement de l’individu pour qu’une part non négligeable d’individus ait été aussi créative ?
Il y a eu certes une période arabe qui après avoir repris l’apport grec a produit ce qu’on a appelé les « savants » arabes sur le modèle des « savants » grecs. Mais cette période n’existe plus comme par exemple la science qui ne s’est pas durablement installée dans les pays musulmans.
L’Occident a construit la notion de personne, sujet de droit. Cette notion juridique vient du droit romain. Sur le plan culturel, il y a eu le modèle du chevalier, idéal guerrier au départ auquel s’est ajouté par la suite un idéal courtois et d’homme cultivé.
L’Humanisme de la renaissance a renoué avec l’antiquité gréco-latine. L’homme (qui compte) doit détenir une culture encyclopédique comme le préconisait Rabelais. L’Humanisme de la Renaissance n’a rien à voir avec l’humanisme actuel qui a sombré dans le misérabilisme et qui peut se résumer ainsi : « tous égaux, tous pareils ». Cet Humanisme misérabiliste a dégoûté un penseur comme Nietzsche qui faisait la différence entre les hommes supérieurs et les médiocres.
Au XVIIème siècle, l’idéal de l’honnête homme est celui d’un homme (très) cultivé. L’idéal du « clerc » l’emporte sur celui du guerrier. L’honnête homme doit avoir une culture générale suivant en cela Montaigne : « mieux vaut une tête bien faite que bien pleine »
« Il vaut mieux connaître une chose sur tout que tout sur une chose ». (Pascal)
Au-delà des régimes politiques, les notions de personne et de l’individu ont toujours existé en Occident. La démocratie actuelle fait voter des lois liberticides et mémorielles qui ont comme but de contraindre la pensée et la liberté d’expression pourtant essentielles pour le développement de l’individu. Il ne faut pas oublier qu’à Athènes c’est la démocratie qui a condamné à mort Socrate.
On fera ici la distinction usuelle entre personne (concept social et juridique) et l’individu – personnalité – Moi (concept privé). Les deux notions peuvent se recouper partiellement. La personne en droit romain c’est le citoyen qui jouit de ses droits et est responsable de ses actes.
Le Christianisme
La notion de personne qui existait déjà chez les grecs (entre autres les Stoïciens) reste très présente dans le Christianisme. Chez les grecs, la personne était du devoir-être donc relevait du droit. Ceci s’oppose à d’autres religions comme par exemple l’Islam où le fidèle appartient avant tout à l’Oumma (la communauté). Dans le bouddhisme, le moi est nié ce qui a influencé la pensée asiatique. Pour le christianisme, Dieu a créé l’homme à son image. En revanche musulman signifie « esclave de Dieu ». L’Islam est par essence collectiviste et ne favorise donc pas l’épanouissement de l’individu. Selon le poète libanais Adonis l’Islam s’oppose à la notion de personne. De plus toute la Vérité se trouvant dans le Coran toute autre pensée sera considérée comme iconoclaste.
Kant
Le philosophe a défini la personne comme une valeur absolue. La personne doit être une fin en soi et non un moyen. L’être humain possède une dignité mais aussi une responsabilité. Toute personne mérite le respect.
« Le respect s’applique toujours uniquement aux personnes, jamais aux choses ». (Kant, Critique de la raison pratique)
La notion de personne est un fondement de la morale kantienne. Elle est responsable et mérite le respect. Avec Kant culmine la notion de personne et la morale qui en découle imprègne le droit actuel aussi bien civil qu’international.
L’impératif catégorique contient deux fois le mot « personne » « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ».
Le personnalisme d’Emmanuel Mounier
Le personnalisme peut se définir comme « toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement ».
Le personnalisme est donc dans la tradition grecque, chrétienne et kantienne. Sur le plan politique le personnalisme s’oppose aux totalitarismes. Il s’opposera aussi au libéralisme. Emmanuel Mounier, catholique, agrégé de philosophie a profondément influencé certains hommes politiques d’après-guerre.
En Pologne, le mouvement Solidarité s’est inspiré du personnalisme.
Analyse du moi
Le moi a été analysé par de nombreux philosophes et psychologues. Il y a à la fois unicité et multiplicité du moi.
Son unité semble évidente à priori par l’unité du corps. Il y a bien sur le visage qui est le plus identifiant et qui est l’expression de l’être. Ce corps et ce visage peuvent changer sous l’effet du vieillissement et d’accidents au cours de la vie. Mais il existe au-delà de ces contingences une permanence du corps et du visage.
Notre mémoire créé aussi une unité du moi au cours de la vie même si parfois elle fait défaut. Le mot « je » qui est une illusion pour certains, donne le sentiment de la permanence du moi. En anglais le mot « I » désigne je et moi, alors qu’en français le « je » est intemporel à la différence du moi. La multiplicité du moi vient d’abord du temps qui englobe toutes nos rencontres et nos traumatismes et fait que nous changeons.
Nous ne sommes pas les mêmes en fonction des situations et des personnes que nous rencontrons. Nous changeons en fonction aussi des groupes sociaux auxquels nous appartenons. Quelqu’un n’est pas forcément le même avec ses amis de club qu’avec ses collègues de travail.
Toujours est-il que ce moi n’intéresse pas la personne juridique définie par la loi.
Max Stirner : l’unique et sa propriété
Max Stirner (de son vrai nom Schmidt) a écrit un livre très séduisant que l’on pourrait qualifier comme l’œuvre essentielle de l’anarchisme individualiste. Cette pensée est celle d’un individualisme farouche.
« Pour moi, il n’y a rien au-dessus de moi »
Certains soutiendront que Nietzsche a été influencé par Stirner ce qui n’a jamais été vraiment démontré L’individu doit refuser toute forme de soumission
(État, religion, doctrines politiques…)
Stirner s’attaque même à l’idée d’Humanisme ou de « l’Homme » qui ont remplacé l’idée de Dieu. La croyance en l’Homme a remplacé l’ancienne religion. Dans le livre « l’unique et sa propriété », est prôné un égoïsme total. On retrouvera cette idée chez Nietzsche pour qui l’altruisme est une marque de faiblesse et de médiocrité. Chacun est unique. « Je suis unique et indicible ». L’unique ne s’aliène à personne.
La critique que l’on peut faire est que l’individu ne vient pas de nulle part. Il est le produit d’une Histoire, d’une culture, d’institutions comme l’Université que Stirner a fréquentées. On peut comparer cette œuvre à une autre d’un courant politique différent: le Culte du Moi de Barrés. Le Moi pour Barrés est menacé par les Barbares (les autres). L’écrivain à la différence de Stirner reliera ensuite l’individu à sa patrie charnelle.
Conclusion
Nous avons vu la différence entre la notion de personne et le moi (ou l’individu). Ces notions sont une construction historique qui s’est opérée en Occident. L’individu qui a un sens péjoratif pour certains (comme l’individualisme), est une valeur absolue pour un courant anarchiste. Le respect de la personne et la possibilité pour l’individu de jouir de tous les possibles sont sans doute des valeurs piliers de l’Occident qui ont contribué à sa supériorité au-delà de toutes les vicissitudes de l’Histoire.
Patrice GROS-SUAUDEAU
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