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Le mal est difficile à définir de façon universelle tant il dépend à priori des cultures, des religions, des idéologies et de l’Histoire. Il est donc à la fois historique et géographique même si l’on constate quelques invariants. Kant a voulu l’universaliser ou l’objectiver avec son impératif catégorique : est mal ce qui crée le chaos si chacun agit de la même façon.
Inversement, certains comme Nietzsche n’ont vu dans l’idée du mal qu’une subjectivité liée à sa position dans la société, divisée certes de façon manichéenne entre les forts et les faibles ou médiocres.
L’obsession du mal peut conduire au pessimisme : ne voir que le mal, qu’il soit métaphysique (monde imparfait) ou moral. On peut aussi éprouver la culpabilité de ses actes passés. La conscience culpabilisée peut-être aussi celle des actes de ses ancêtres quand un groupe social cherche à en affaiblir un autre par ce moyen. Il en résulte une guerre des mémoires.
Cette attitude dénote une politisation de la notion du mal. On cherche à s’approprier l’Histoire, la mémoire, pour culpabiliser et dominer l’autre. Les États-Unis ont toujours décrété l’ennemi comme le représentant du mal que cela soit le nazisme, le communisme et maintenant l’islamisme, défini comme l’axe du mal. Quand Pierre Mauroy déclarait : « Le Front National est le mal absolu », au-delà de la « finesse » et la « subtilité » de cette réflexion liée à son auteur, on déshumanise l’autre qui ne mérite que l’éradication, c’est-à-dire la mort, l’emprisonnement ou la négation de son être. Le propre d’une idéologie est de se définir comme le bien, que ce soit la pureté de la race, l’antiracisme, l’ordre ou l’édification d’un monde nouveau ; tout ce qui s’y oppose ne pouvant que représenter le mal.
L’antiquité
Pour les Sophistes, le mal est relatif : « Ce qui est bien pour le bœuf ne l’est pas pour le cheval ».
Socrate, à la différence des Sophistes affirme l’existence absolue du bien : « Le bien est pour chaque chose de répondre aux fins qui sont inscrites dans sa nature essentielle ... ».
Pour l’homme, si le bien consiste à réaliser son essence, il faut encore se connaître : « Connais-toi toi-même ».
En tout cas pour Socrate, on ne fait pas le mal volontairement, mais par ignorance.
Platon reprendra Socrate sur ce point et reliera le bien et la connaissance. Il faut donc connaître le bien pour avoir envie de le faire.
Quant à Aristote, le bien est naturel, la mal est antinaturel. La vie doit être conforme à la raison. Les vertus cardinales sont : la prudence, la justice, la force et la tempérance.
Le mal et la religion
Épicure disait déjà : « Ou bien Dieu veut supprimer les maux et il ne le peut, ou il le veut et le peut ; s’il le veut et ne le peut, c’est qu’il est sans force, ce qui répugne à Dieu ; s’il le peut et ne le veut, c’est qu’il nous hait, ce qui n ‘est pas moins contraire à Dieu ; s’il ne le peut ni le veut, il n’a ni force ni amour, il n’est donc point Dieu ; s’il le veut et le peut, et c’est la seule solution qui lui convienne, d’où viennent tous les maux et pourquoi ne les supprime-t-il pas ? ». (Cicéron, De natura Deorum).
Bergson voyait le mal absolu dans la mort. La religion sert à neutraliser la question de la mort dans une croyance à Dieu (ou des dieux) et à l’au-delà.
Pour Saint Augustin, père de l’Église, le péché originaire est lié à la concupiscence de la chair. Ceci peut s’interpréter comme la part d’animalité originaire à l’homme. « Le péché est une faute contre la raison, la vérité, la conscience droite, il est un manquement à l’amour véritable, envers Dieu et envers le prochain … ».
En plus du péché originel, le catholicisme distinguera les péchés mortels et les péchés véniels.
Dans le bouddhisme, on retrouve une idée de la pensée de Platon pour qui l’origine du mal se trouve dans l’ignorance.
Le désir, l’avidité, l’attachement, la haine et l’aversion sont aussi à l’origine du mal.
Spinoza – Nietzsche
Ces deux philosophes sur la question du mal ont de nombreux points communs. Pour Spinoza, il n’y a pas de mal en soi, il n’y a que le bon et le mauvais, termes qui seront repris par Nietzsche. Un « mal » peut être considéré comme le bien selon les circonstances : « Il n’a jamais tué une mouche dit le défenseur. Les mouches qu ‘il n’a pas tuées sont allées porter la peste dans une province entière dit l’accusateur ». (Jean Guitton).
Le mal est une interprétation de l’homme. On retrouve à nouveau Nietzsche : « Il n’y a pas de phénomènes moraux, mais une interprétation morale des phénomènes ».
La vision spinoziste est non immorale mais amorale.
Pour Nietzsche, le mal est une invention des « faibles » ou « médiocres » qui ont besoin de trouver un coupable à leur situation misérable. En reprenant les termes spinozistes, il écrit : « Est bien tout ce qui accroît la puissance. Est mauvais tout ce qui la diminue ».
La vision nietzschéenne est par delà bien et mal.
Leibniz
Traditionnellement on distingue le mal physique, le mal moral et le mal métaphysique (monde imparfait).
Leibniz niera le mal métaphysique raillé sur ce point par Voltaire dans Candide selon la formule : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».
Le mal chez Leibniz est nécessaire pour constater le bien.
Cette pensée négatrice du mal métaphysique n’est pas nouvelle puisque chez les Grecs « matérialistes » le mal n’existe que dans la conscience humaine, la matière (aveugle) ne connaissant pas le mal.
En tout cas, la vision optimiste de Leibniz était sans doute celle d’un homme à qui tout réussissait.
Conclusion
Tant individuellement que culturellement, on ne peut que constater la relativité du mal. L’hypersensible souffrira du moindre mal avec intensité. Les notions de bien et de mal, quand il ne reste plus que le doute, sont définies par la loi.
Le droit n’est que l’expression d’une culture. La prostitution et la drogue doivent-elles être considérées comme le mal ? Les interdire donne plus de clarté morale pour certains, même s’ils sont conscients que ces fléaux existeront toujours.
Pour la psychanalyse ou la psychiatrie, il n’y a pas de mal, mais des malades. Faut-il relier le mal à une maladie ? On a là une déresponsabilisation de l’homme.
Se pose, puisque le mal existe, même simplement défini par la loi, la question de la sanction, ou guérir un mal par le mal.
« Le mal le plus grand c’est pour l’homme qui commet l’injustice de ne pas en payer la peine ». (Platon)
Patrice Gros-Suaudeau
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