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La mémoire et l’oubli
6 mai, 2014, 14:51
Classé dans : plus ou moins philo

S’il est difficile de donner une définition de la mémoire, il est plus facile de la cataloguer en une multiplicité de variétés.

Il y a la mémoire sensorielle, celle qui vient de nos sens. On a aussi distingué la mémoire à court terme et celle à long terme, sans parler de la mémoire implicite qui ne fait pas intervenir la conscience à la différence de la mémoire explicite.

La mémoire déclarative peut être exprimée par le langage ; elle s’oppose donc à la mémoire non déclarative.

On a aussi différencié la mémoire sémantique qui regroupe les connaissances générales et la mémoire épisodique qui concerne notre vie personnelle. La mémoire procédurale est celle que l’on a emmagasinée pour par exemple savoir conduire. Certains ont une mémoire auditive plutôt qu’une mémoire visuelle.

En neurosciences, la mémoire consiste en un stockage d’informations.

En philosophie, on définit selon Lalande la mémoire comme « une fonction psychique consistant dans la reproduction d’un état de conscience passé avec ce caractère qu’il est reconnu pour tel par le sujet ». Cette définition assimile la mémoire au souvenir.

Le mémoire est donc la fonction du passé.

« Le propre de la mémoire est d’apporter dans notre expérience le sens du passé » (G. Gusdorf)

Bergson

Le philosophe distingue la mémoire-habitude et le souvenir. La mémoire-habitude regrouperait la mémoire sensorielle et la mémoire procédurale. Bergson donne l’exemple de la leçon apprise par cœur : « Le souvenir de la leçon, en tant qu’apprise par cœur, a tous les caractères d’une habitude. Comme l’habitude, il s’acquiert par la répétition d’un même effort ». (Bergson, Matière et mémoire).

La mémoire-souvenir est différente. Le passé renait à la différence de la mémoire-habitude qui est aussi celle de l’animal. La mémoire-souvenir est une conscience du passé.

« L’autre est la mémoire vraie. Coextensive à la conscience, elle retient et aligne à la suite les uns des autres tous les états au fur et à mesure qu’ils se produisent, laissant chaque fait à sa place et par conséquent marquant sa date ». (Bergson).

Pour Bergson, la mémoire-habitude est matérielle et la mémoire-souvenir spirituelle. Cette interprétation est remise en cause par la neurophysiologie.

Fonctions de la mémoire

La mémoire a aussi une fonction sociale car se souvenir, c’est partager. Dans les commémorations, les anciens combattants partagent leur passé.

Il y a des mémoires collectives ainsi que des mémoires familiales.

Si pour Pradines : « La mémoire est une reconstruction du passé par l’intelligence », pour Rivarol « La mémoire est toujours aux ordres du cœur ». On se souvient en fonction des ses affects.

La mémoire unifie la personne, son vécu. Elle construit aussi notre personnalité, notre moi. Pour Sartre, « Nous sommes nos actes ». La mémoire a pour fonction de pérenniser nos vécus ou nos actes passés.

L’oubli

L’oubli est nécessaire pour la vie. Il faut trier dans notre passé. Selon Gusdorf, l’oubli est une condition d’existence. La conservation de la totalité du passé, ce qu’on appelle la mémoire absolue, est non seulement impossible, mais serait nuisible.

La passé peut même être une souffrance.

« Une bonne journée est celle où le passé s’est tenu à peu près tranquille ». (Jean Rostand).

La mémoire nous attache au passé.

« Nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourraient exister sans la faculté d’oubli ». (Nietzsche, Généalogie de la morale).

Oublier c’est pardonner, et parfois à soi-même.

« C’est moi qui ai fait cela, dit ma mémoire. Il est impossible que je l’aie fait, dit mon orgueil. Finalement, c ‘est la mémoire qui cède ». (Nietzsche).

On retrouve chez Freud l’idée du refoulement qui rejette hors de la conscience tout ce qui est insupportable. On oublie tout ce qui nous est nuisible. On retient ce qui nous est utile.

La mémoire est donc la condition inhérente à la constitution de soi comme l’avait déjà souligné Saint Augustin. Si l’oubli est nécessaire pour nous maintenir en vie, les souvenirs douloureux ou nuisibles restent stockés dans l’inconscient. Nous devenons la somme de nos traumatismes, de nos vécus-et de nos connaissances, la mémoire étant là pour unifier notre existence.

Patrice GROS-SUAUDEAU


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